Entretien avec Adjmael Halidi : poète, dramaturge et nouvelliste comorien

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Notre concitoyen Adjmael Halidi a accordé une interview au blog Chez Gangoueus . Pour votre plaisir, nous publions l’intégralité de cette interview riche en informations sur la vie littéraire de notre ami Adjma

Le luxe du blogueur, c'est qu'il n'est pas soumis aux contraintes de l'actualité. J'ai récemment découvert les textes de l'auteur comorien Adjmael Halidi.

Il a accepté de répondre aux questions du blog littéraire Chez Gangoueus.


Nahariat est un recueil de nouvelles que vous avez publié chez KomEdit. Des nouvelles très sombres et chargées d'une étonnante violence.  C'était bien votre démarche en écrivant ces textes courts?

Nahariat est un ensemble de nouvelles écrites à l’adolescence. D'ailleurs, la majorité des textes de Nahariat ont déjà été publiés en 2006 dans un autre recueil de nouvelles intitulé « Au rythme des Alizés ». Je n'y ai rajouté que trois textes si ma mémoire est bonne.

Nahariat traite de la société comorienne en général. De la condition de la femme à l’éducation de l’enfant. Je pense que l’écriture est une forme de catharsis. Elle permet de vider tout ce qu’on peut avoir encaissé de mal, de vil, dans la société. L’écriture, tel un exutoire, aide à exorciser les démons…qui peuvent avilir toute une vie. 

Vous évoluez sur des genres très différents. Uhuru Afrika! est une pièce de théâtre qui met en scène un homme d'état déchu. Parlez-nous l'écriture de cette pièce.

Uhuru Afrika! est une commande du Conseil Général de Mayotte. Je l'ai écrite en une décade. Je définis cette pièce comme un travail d’introspection. L'homme dans sa naïveté maladive se croit tout puissant. Et dans cette toute-puissance, dans cette omnipotence, l’homme déploie plus d’inhumanité que d’humanisme. C'est quand l’homme tombe de son piédestal qu'il se rend compte de ses failles, de ses imperfections, de ses faiblesses. 

J'essaie par l'intermédiaire de cette pièce de théâtre de décortiquer le modus operandi de la folie des grandeurs. Sinon, ce que certains appelleraient la "folie des grandeurs" et d'autres l'ambition, dans la quête du pouvoir. La pièce ne parle pas des Comores, c'est une pièce universelle. C'est une pièce qui parle de l'homme en général. Tel le Zarathoustra de Nietzsche, le personnage principal de la pièce essaie de poser un regard lucide sur son « moi intérieur » afin de découvrir les erreurs qui l’ont menées à sa chute, à sa perte. Le but n’est pas d’accéder à un « surhomme », mais plutôt de définir un modus vivendi

A-t-elle été jouée?

Elle a été jouée dans le cadre du festival La Passe en S du Conseil Général de Mayotte. Elle a été commandée pour cette occasion d’ailleurs. 

Comment nous présenteriez-vous votre recueil de poésie Oraisons vespérales ?

C'est la même démarche que Nahariat et Uhuru.

C'est un travail d’introspection qui doit déboucher dans une catharsis. Même si dans les Oraisons je me positionne en tant qu'être perdu dans un monde, que j’ai du mal à cerner. Un monde culturellement et socialement avachi, où les repères historiques et sociaux se sont effondrés. 

Les Oraisons sont à la fois une quête initiatique et une quête identitaire. C'est un voyage  à la fois dans le passé et dans le futur. C'est une quête initiatique d’abord, parce qu'au cours de cette errance je m'initie à la poésie.  Pas à la poésie en tant que genre littéraire, mais à la  poésie en tant que  conversation de l'être avec son moi , profond: son être-en-soi. 

Les Oraisons sont une quête identitaire ensuite, parce que je suis à la recherche d'éléments socio-historiques pour recoudre la mémoire collective, une mémoire bafouée, souillée par les mensonges des vainqueurs.  L’histoire des Comores reste méconnue du grand public. Surtout que l’histoire populaire est truffée de non-dit, de mensonges, de reliques…colportés par des vainqueurs… animés de mauvaise foi. Souvent les vainqueurs sont des fossoyeurs, faussaires déguisés. Certains écrits se veulent être le cri qui comble le silence, pour que le silence ne soit plus un crime. Dans les Oraisons les mots défilent comme le rocher de Sisyphe, lourds de douleurs, mais opiniâtrement  en quête de légèreté, de quiétude. 

Pouvez-vous nous parler de Salim Hatubou?

Salim, j'ai grandi avec ses livres. Ils étaient disponibles à la bibliothèque de mon village natal. C'est en lisant ses livres que j'ai voulu publier aussi des livres. Je l'ai rencontré quand j'avais 17 ans. Il était venu au village avec d'autres écrivains. Un moment inoubliable.

C'est un des rares Comoriens qui a cru en son rêve, et qui a tout fait pour vivre de son rêve, l'écriture. Chez nous le rêve est suicidaire dixit le poète Saindoune Ben Ali. Salim nous a fait comprendre, par ricochet, que ce qui ne tue pas rend plus fort. Il a fait de son rêve une réalité. Ça n'a pas été facile quand on vient d'une communauté diasporique qui ne lit guère et quand on écrit pour un pays où le taux d'enfants scolarisés est en baisse constante chaque année pendant que le taux d'enfants déscolarisé est en hausse. Cependant, à sa mort il a eu droit à des funérailles nationales. 

Quel texte de Salim Hatubou recommanderiez-vous comme introduction à sa littérature et la littérature comorienne?

Il y a Marâtre qui est un excellent roman. Le Sang de l’obéissance n’est pas mal aussi. 

De manière générale quel regard portes-tu sur la littérature comorienne en général? As-tu lu Touhfat Mouhtare ou Fathia Radjabou qui viennent de publier des recueils de nouvelles habitées par une écriture poétique?

Je ne suis pas mieux placé pour parler de la littérature comorienne. C'est aux critiques littéraires de parler de cette jeune littéraire par le moyen d'études rigoureuses. Pour moi l'appréciation d'une œuvre littéraire dépend de la sensibilité de chacun. J'ai lu Touhfat. C'est une plume prometteuse. Le livre de Fathia m'a été offert par son éditeur. Je l'ai également  lu et beaucoup apprécié. Après les goûts sont subjectifs. La sensibilité d'un autre lecteur donnera une autre réaction...aux antipodes de la mienne peut-être. Notre approche du goût et de la couleur varie d’un individu à un autre, d’une rive à une autre, et c’est ce qui fait la beauté du monde. Cette variation d’approche est un patrimoine de l’humanité qui doit être défendue et préservée. 

Un dernier mot pour les lecteurs de l'Afrique des idées ou de Chez Gangoueus?

Avez-vous 3 romans à proposer à nos lecteurs?

Mes livres de chevet sont : 

  • Le vieux qui lisait des romans d'amour de Luis Sepulveda
  • La route de la faim de Ben Okri
  • Les girofliers de Zanzibar d'Adam Shafi Adam

Ainsi que deux autres  si je puis me permettre. 

  • Les ailes brisées de Khalil Gibran Khalil
  • Le portrait de Dorian Gray de Oscar Wilde 

Je m'efforce d'avoir une ouverture sur le monde. Je travaille ainsi ma réflexivité en permanence. Je lis toutes les littératures du monde. Je suis en quête d'humanité. On est humain seulement quand on accepte que l'autre en face de toi l'est aussi. L'autre doit être un miroir qui reflète ton humanité. Mais pas un panoptique qui laisse entrevoir une imperfection de l'humain. La prédation dont le terrorisme est un de ses différents visages, prend racine dans la méconnaissance de l'autre, sachant que l'autre c'est toi, c'est moi, c'est nous, mais avec des particularités propres. L'autre c'est l'alter égo.  Gustav Jung a propulsé un terme que j’affectionne énormément. C’est l’individuation. Qui est selon ce dernier contraire à l’égoïsme et à l’individualisme, car un processus de réalisation intime et individuelle de soi dans la société : c’est s’accomplir individuellement, mais à l’image de la société, si ce n’est de la mondialisation pour parler un langage d’aujourd’hui. Ce terme d’individuation a été repris par Albert Camus, ensuite par Edouard Glissant qu’ils l’ont définit comme une « solitude-solitaire ». Dans l'esprit de construire une vraie convivialité, je vais vers l'autre par le truchement de l'art et de la littérature.

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